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Apprendre le code aux enfants ? Coder ou ne pas coder, telle n’est plus la question. Pour monter une startup, trouver un job en moins de 24 heures, gagner sa vie en freelance ou parler aux techos sans passer pour un abruti, il vaut mieux maîtriser les codes du code. La programmation obligatoire pour tous dès le plus jeune âge est-elle pour autant la seule voie de salut ? 

Un consensus prodigieux

S’il y est une question numérique dont les pouvoirs publics se sont saisi plus vite que l’éclair, c’est bien bien l’introduction du code dans les programmes officiels. (apprendre le code aux enfants) Aux Etats-Unis, Eric Cantor, ex-Majority Leader républicain à la Chambre des représentants américaine (et ex-Whip du Grand Old Party, le terme parlera aux amateurs de House of Cards), a déclaré que « maîtriser le code est aussi essentiel que maîtriser les langues et les mathématiques ». Le regretté Barack Obama a quant à lui passé une loi imposant les computer sciences dans le cursus public. En France, où la tech est (heureusement) devenue un enjeu politique national, le code fait partie du socle commun de connaissances et de compétences” et la programmation a été introduite dans les programmes du primaire et du collège dès la rentrée 2016. La Grande Bretagne fut le premier pays du G7 à introduire l’apprentissage des sciences informatiques à l’école, en 2014 : à 7 ans, on attend des enfants qu’ils sachent écrire et débugger un programme simple ; à 11, les gamins devraient déjà explorer des concepts réservés aujourd’hui aux lycéens.

La question fait plutôt consensus dans les différents courants politiques comme dans l’opinion publique : il n’y a que les “profs grincheux”  pour se plaindre de l’entrée de l’éducation nationale dans le nouveau siècle (enfin !). Par ailleurs, les symboles associés au code sont accessibles et séduisants : un ordi, des langages infos, quelques exemples de bambins codeurs devenus, quelques années plus tard, milliardaires, et le tour est joué. En comparaison à protection des données privées ou du deep learning, le code est du pain béni pour les pouvoirs publics.

Laissons les raisons proprement politiques de côté, elles sont évidentes. Car au-delà de la pure com, les arguments en faveur d’un apprentissage précoce ne manquent pas, tant économiques qu’humanistes.

Des arguments économiques : un air de déjà-vu…

L’objectif d’anticiper (pour une fois) les inégalités induites par la transformation numérique dès l’école avant qu’elles ne deviennent irréversibles est louable : la programmation dès le plus jeune âge contribuerait à rétablir une relative égalité des chances, dans un contexte où les écarts de niveau sont de plus en plus forts et précoces. Il s’agit d’ouvrir l’accès à des connaissances qui deviendront indispensables demain – et qui sont d’ores et déjà très recherchées aujourd’hui. En tant que langage, le code d’autant mieux assimilé que l’élève est jeune. Cerise sur le gâteau : le poids de l’héritage culturel étant limité, le code pourrait ainsi mettre un coup d’arrêt à une reproduction sociale toujours plus affirmée.

Derrière cette argumentation rationnelle, il y a tout une symbolique qui, elle, l’est beaucoup moins, comme beaucoup d’arguments qui agitent les fétiches que sont la croissance et le plein emploi. La compétitivité accrue exigerait ainsi qu’on produise des petits génies du code et du big data à la chaîne, à l’image de la représentation collective (et xénophobe, disons-le) du rouleau compresseur de l’éducation chinoise, qui multiplie les ingénieurs et scientifiques d’excellente formation.

…et maintes lacunes

Là où le bât blesse, c’est que ce raisonnement économique présente des failles classiques : on croit identifier un problème donné qu’on résout avec une solution unique, applicable à tous (on connaît dans ce registre, la flat tax). Par exemple, l’idée que la maîtrise (désirée) d’un socle commun à tous les enfants est suffisante pour garantir l’égalité des chances est simplement erronée. Si les devs sont si bien payés, c’est qu’il n’y en a pas assez ! Inonder le marché de dev conduira, si la demande ne suit pas, à une dévalorisation de cette compétence.

Par ailleurs, si marché est aujourd’hui clairement assoiffé de développeurs, c’est loin d’être le seul avantage compétitif de la France en matière de startups. Nos chercheurs, ingénieurs en analyse de données, machine learning, intelligence artificielle, réalité virtuelle… constituent les piliers de nos plus belles startups. Or, ce sont des domaines infiniment plus complexes que le code stricto sensu et qui requièrent souvent…un doctorat.

Un idéal humaniste…

Au-delà des arguments socio-économiques, l’idée d’un code pour tous relève d’un certain imaginaire universaliste : progrès de l’égal accès aux savoirs, nivellement des inégalités culturelles au-delà des impératifs économiques. Promesse d’une fraternité refondée, sans frontières ni problèmes d’identité culturelle, un ordinateur n’en aurait que faire des particularités de chacun.

…par trop éloigné de la réalité

L’idéal ainsi posé a de quoi séduire, mais il reste un idéal. Pas plus qu’Internet n’a présidé à la paix universelle, le code ne résoudra pas du jour au lendemain la question sociale. La représentation de hackers sans origine ni culture propre, échangeant librement sur tous les sujets les plus complexes avec l’esprit ouvert, est ce qu’elle est : une représentation. Il suffit pour cela de lire l’excellent Anonymous de Gabriella Coleman qui rappelle avec une rigueur scientifique salutaire que les hackers ne forment ni une culture homogène ni une classe au-delà des frontières géographiques et sociales. Quant à la consécration du hacker comme héros de notre temps, à l’instar de Mr. Robot, ce justicier dérangé mais séduisant, Coleman s’inscrit dans la droite lignée des travaux en sciences sociales qui démontent toute lecture morale ou éthique du phénomène hacker.

Interroger les méthodes d’apprentissage

C’est que l’obsession de panser à tout prix la “fracture numérique” en vient à reléguer au second rang des considérations plus fondamentales, tant pour l’apprentissage du code que pour l’apprentissage tout court : les méthodes.

Par exemple, suffit-il à importer les bootcamps dans les classes d’écoles pour que la mission des pouvoirs institutionnels soit menée à bien ? Rien n’est moins sûr. La multiplication des Coding Bootcamps, camps d’apprentissage intensif du code qui rappellent ou veulent rappeler, pour certains, les formations militaires, est surtout signe que le marché est lucratif. Partout dans le monde, les initiatives privées et publiques en ce sens se multiplient : Blend KidsScratchJr, ce dernier lancé par le MIT, veulent importer le code au jardin d’enfants. Si cette expansion est salutaire, surtout quand elle elle est portée par des acteurs à l’instar du MIT, elle appelle à se pencher plus avant sur la transposabilité des méthodes intensives et de courte durée à tous les âges et à tous les enfants.

L’École 42 de Xavier Niel (qui ne s’est jamais qualifiée de bootcamp, d’ailleurs) fait figure d’exception : des choix radicaux ont été faits quant aux conditions (pas de diplôme nécessaire), les modalités de sélection (la Piscine) et d’apprentissage ( pair-à-pair, aucun prof ou cours magistral). Qu’on soit d’accord ou pas avec ces choix et en dépit des cris d’orfraie quant à l’opacité du cursus, ces choix sont connus de tous et laissent à chacun la liberté de choisir si, oui ou non, ces méthodes d’éducation lui conviennent.

Car c’est loin d’être toujours le cas. La désignation (bootcamp, école, cursus) cache des réalités disparates et des divergences fondamentales. Dans le cas d’institutions comme l’Ecole 42 ou, encore plus, Simplon.co (réseau d’écoles gratuites offrant une formation fortement professionnalisation à un public éloigné de l’emploi), l’esprit du projet est clair, presque assimilable à un manifeste. Au sein d’initiatives privées ou simplement moins confidentielles, la réalité est souvent plus compliquée à saisir. Il n’y a pas grand chose à voir entre un bootcamp et, par exemple, Le Wagon (qui se qualifie comme tel) qui, non content de donner une grande place à la maturité personnelle et à la réflexion sur les raisons qui ont poussé un élève potentiel à postuler, insiste sur l’importance de la culture numérique et tech, plus que l’enchaînement des lignes stricto sensu. Puis, de l’autre côté de l’échiquier, il y a des formations plus ou moins obscures, qui n’ont pas manqué de déceler dans la peur du déclassement technologique une opportunité lucrative, se contentant d’empocher des droits d’inscription mirobolants (et oui, la demande est toujours plus forte que l’offre) et d’avoir un curriculum a minima.

Comprendre les codes avant d’apprendre le code

Qui plus est, l’enfant n’est pas un adulte comme un autre. Quels qu’en soient leurs principes constitutifs, les bootcamp ont affaire à des êtres déjà matures, constitués, capables de résister, critiquer ou refuser certaines idées ou méthodes. Rien de tel avec les enfants : l’apprentissage d’un savoir faire est indissociable de l’acculturation aux cadres de pensée et à l’esprit critique. Le risque est alors de formater un esprit qui n’a pas encore été formé à prendre conscience des structures idéologiques et institutionnelles qui sous-tendent l’enseignement.

Or, c’est du côté du système d’éducation français que se trouvent les blocages décisifs. Parce que le code s’apparente à une langue, un enseignement top down risque d’être bien peu efficace. Si la radicalité du choix de l’École 42 n’est pas forcément le seul qui vaille, on est en droit de s’interroger sur l’efficacité d’un cours magistral aux enfants de 10 ans sur C++ (si si, ça existe, cf les célèbres cours CS106 à Stanford), ou, inversement, sur l’adaptation d’un prof d’informatique aux normes souvent rigides de notre système.

Penser l’enseignement de la tech et du numérique en son ensemble

Il faut espérer que l’introduction du code dans le cursus dès le primaire donnera de meilleurs résultats que le socle commun, qu’elle ne se résumera pas à des statistiques affirmant que 20% des élèves en 6ème ne maîtrisant la langue et démontrant que la place de la France dans les classements internationaux est en constante dégradation. Surtout, espérons que cette mesure précipitée, en dépit de l’inadaptation notoire de l’organisation et des professeurs, ne condamnera pas la programmation au même sort que les cours de musique et de flûte à bec au collège. Le code ne sauvera pas l’école française : introduire un cours ou des outils sans remettre en question les méthodes et l’environnement d’apprentissage fait plus de mal que de bien, tant à la matière qu’aux élèves. Voyez les résultats de l’étude de l’OCDE sur l’apprentissage du numérique à l’école : faute d’une méthode d’enseignement pertinente, l’équipement massif en outils numériques ne peut pas être un gage de réussite en lui-même.

La technologie, les startups, l’entrepreneuriat, ne se limitent pas à la seule programmation, pas plus qu’ils ne sont une question d’outils. Ils ont trait à une culture et des modes de pensée plus fondamentales. Sans en faire l’objet de récitations barbantes devant des élèves à moitié endormis, la tech gagnerait à être mise en rapport avec les sciences sociales, les sciences dures, la philosophie et même l’art. Pour paraphraser Chase Felker, un ingénieur informatique américain qui s’est intéressé à cette question du code à l’école : “Nous n’avons pas besoin que tout le monde code, mais que tout le monde pense. Malheureusement, il est beaucoup trop simple de coder sans penser”.

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Apprendre le code aux enfants ? Les dessous du code dès l'école
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Apprendre le code aux enfants ? Coder ou ne pas coder, telle n’est plus la question. Pour monter une startup, trouver un job en moins de 24 heures, gagner sa vie en freelance ou parler aux techos sans passer pour un abruti, il vaut mieux maîtriser le code.
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