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Techstars débarque en France. Plus précisément, à Paris, au 7e et 8e étages du Partech Shaker, où la première classe de 10 startups prendra ses quartiers dès septembre. Pour mener à bien cette entreprise pas si facile — il sera bientôt plus aisé de se faire accélérer que d’acheter une baguette — Techstars n’a pas choisi n’importe qui. Bertier Luyt, entrepreneur, artisan, producteur, autodidacte, et plus généralement homme libre, sait à peu près tout des côtés clairs et obscurs de la force entrepreneuriale. Avec sa dernière startup, le FabShop, il a été l’un des acteurs clefs du mouvement des Makers en France. C’est aussi l’un des fails les plus remarqués de ces dernières années. Pour KMF, Bertier explique Techstars, un accélérateur avec une philosophie, et bien sûr son parcours, des fêtes électro du siècle dernier aux procédures collectives et leurs failles. 

Pour postuler à la prochaine promo, c’est par ici

Bertier, tu reviens de plain-pied dans l’écosystème parisien avec l’un des projets les plus regardés, tout cela après une courte absence qu’on évoquera un peu plus loin. Qu’est-ce que ça fait d’y retourner en vétéran, mais avec un projet flambant neuf ?

Tu le sais, j’habite à Saint-Malo et travaille à Paris. C’est à Saint-Malo que j’ai monté plusieurs boîtes, d’abord des PME artisanales puis le FabShop en 2011. Eh bien en 2011, Saint-Malo, ce n’était pas une grande terre entrepreneuriale. Aujourd’hui, on y trouve tout ce qu’il faut avec une FrenchTech Rennes – Saint-Malo bien installée et active. En fait, mon parcours entrepreneurial a suivi l’évolution de l’écosystème français : quand j’ai commencé, il n’y avait pas grand-chose pour les startups et en six ans, une véritable infrastructure s’est créée.

“Le principe fondateur de Techstars : founders first

Quant à Paris, je vais dire des banalités. Je trouve un écosystème parisien vif, riche d’opportunités et de ressources, tant financières que non financières. L’hébergement de startup, par exemple, maintenant, est devenu une commodity ! Ici, au cœur du Sentier, on trouve presque un incubateur ou espace de coworking par pâté de maison. Si Techstars s’installe à Paris, après Londres et Berlin, ce n’est pas par hasard, indépendamment de ce qui s’est passé en novembre dernier aux États-Unis et qui est évidemment une opportunité pour l’Europe. Quoi qu’on en dise aujourd’hui, la FrenchTech et ses dispositifs ont joué un rôle déterminant dans l’attractivité de la France, et le dernier en date, le FrenchTech Ticket, pas des moindres.

Et comment la vision de Techstars s’insère dans tout ce petit monde ?

Ce qu’il faut comprendre avec Techstars, c’est que c’est un projet d’entrepreneurs. Il a été créé par David Brown et David Cohen, rejoints par Brad Feld qui reste sans doute le plus connu des trois. La création de Techstars visait à répondre à cette question qu’ils se sont posée, après avoir plusieurs boîtes avec plus ou moins de succès : qu’est-ce qu’il manque aux entrepreneurs pour atteindre rapidement leurs objectifs ? En fait, deux choses :

  • Du capital. Ça, on connaît.
  • Un réseau. C’est cela qui fait la force de frappe de TS : un réseau d’entrepreneurs, de mentors, des partenaires, des investisseurs, dans tous les secteurs et tous les pays.

 

Une idée n’arrivant jamais seule, Techstars a été créé à peu près au même moment que Y Combinator (YC). Les deux incarnent aujourd’hui deux modèles américains d’accélération, plus même, de vision de ce que devrait être l’entrepreneuriat. Comment tu décrirais la vision Techstars ?

L’une des différences est à mettre sur le compte de la géographie : Techstars a été créé à Boulder, dans le Far MidWest américain. Boulder, c’est une ville très technologique, avec une actualité et un passé très intéressants. YC a été créé dans et pour la Valley, pour répondre à des besoins d’un écosystème particulier, où les startups ont un avantage numérique par rapport aux fonds d’investissements. L’idée de YC était de transformer la quantité en qualité, c’est à dire pérenniser un rapport de force favorable aux startups. Ils ont donc concentré la formation et l’accès à l’innovation autour de la Silicon Valley.

Parti de Boulder, Techstars porte au contraire une vision distribuée, s’adaptant à chaque environnement local. Aujourd’hui, on peut suivre un programme à Boulder, Austin, Kansas City, New York, Boston, Detroit, Chicago, Seattle, Los Angeles, mais pas à San Francisco. Chaque fois, les implantations correspondent à des besoins locaux et créent une proposition de valeur, un réseau et des programmes thématiques ad hoc. À Detroit par exemple, la Motor City, le sujet principal du programme est évidemment la mobilité, et par extension la smart city, les véhicules autonomes, etc.

Comment cette vision s’incarne en pratique chez Techstars ?

Le principe fondateur de TS, celui qui guide toutes nos actions et toutes les décisions jusqu’à la dernière c’est founders first. Le système doit d’abord bénéficier aux entrepreneurs, car ce sont eux qui créent la valeur. Ça passe avant tout le reste, le marché, le produit, l’idée. Si on choisit les meilleurs entrepreneurs et leur donne les meilleurs moyens, ils en feront de l’or. Tout le reste est accessoire.

“Techstars porte une vision distribuée de l’entrepreneuriat, qui s’adapte à chaque environnement local”

C’est pourquoi Techstars embauche essentiellement des entrepreneurs, des individus qui ont un état d’esprit particulier, forgé par un contexte souvent fait d’obstacles et d’incompréhension. Monter une startup, c’est une aventure personnelle qu’on ne réussit pas sans être entouré : il faut des équipes et des moyens. C’est là la différence de Techstars par rapport à, disons, des clubs de jeunes dirigeants et autres mouvements qui pullulent en France : la proximité et le soutien indéfectibles de ses pairs, à l’abri des fantasmes et caricatures dont on a eu un bon aperçu durant cette campagne.

Ça correspond pas mal à l’esprit Maker !

Totalement. Ça rejoint ce que je faisais avec le mouvement des Maker, et qu’on traduit par ce terme bien galvaudé, l’empowerment. Mais moi je suis autodidacte et cette philosophie me séduit, la prise de pouvoir. Au moment où j’ai lancé le FabShop, j’aurais rêvé de trouver des fablabs, mais à l’époque on devait se contenter de la formation de la CCI de Saint-Malo ! Si maintenant les CCI ont leurs propres fablabs, c’est que cette mission qu’on est beaucoup à porter à bout de bras fait son chemin. La différence avec ce que je fais grâce à Techstars, c’est que j’accomplis ma mission avec des moyens, pas en mode feel good et trois bouts de ficelle.

Dans la seconde moitié du siècle dernier, cet esprit de rébellion, de contestation, était plutôt porté par les intellectuels et artistes de tous types, ainsi qu’une forte critique sociale au sein des mouvements politiques. Dirais-tu que l’entrepreneur reprend le flambeau ?

Je pense que oui. Aujourd’hui, ce qui est politique, c’est d’être un entrepreneur, c’est ce qui permet d’avoir de l’impact à une échelle personnelle et c’est la liberté. Je pense par exemple aux expériences menées par Emmanuelle Hoss avec la Semaest, ou encore le programme CoSto Paris qui accompagne artisans et commerçants de proximité afin d’occuper les pieds d’immeubles et les quartiers pour éviter que ces derniers ne soient préemptés par des grandes chaînes… Non seulement c’est créateur d’emploi, mais ça empêche aussi aux thèses les plus extrêmes d’y pénétrer. Évidemment, le revers de la médaille, c’est la boboïsation, mais n’est-ce pas un problème plus aisé à traiter que la décomposition du tissu urbain et tout ce qui va avec ?

Et Techstars prend ses missions sociales très au sérieux, semble-t-il. La dernière promo de TS Boston compte pour moitié de femmes et pour moitié des immigrés et son nouveau managing director, Clément Cazalot (qui a lancé un restau français à Boston) dit clairement que sa priorité est de stimuler la communauté locale.

C’est l’une des choses qui sont passionnantes avec cette entreprise : elle porte une attention toute particulière à ses responsabilités sociales. Comme tu le sais, Techstars est devenu aux USA une B Corp en 2016, elle n’est donc plus drivée par le CA, mais par des objectifs sociaux. Ses programmes se déploient autour de la diversité, de l’emploi des femmes, il y a aussi un programme dans les prisons américaines pour préparer ceux qui sortent à leur reconversion par l’entrepreneuriat.

“Techstars Paris, c’est bien, Techstars France, c’est mieux”

La différence avec de nombreuses autres entreprises qui se fixent des objectifs similaires, c’est que chez TS, ça va de soi. Ces objectifs sont tellement imbriqués dans la stratégie d’entreprise qu’on n’y pense même plus. Sans vouloir caricaturer le sujet, il y a une forme de nécessité dans cette démarche, et c’est ma responsabilité de directeur de de Techstars Paris de l’appliquer. Bon, ce n’est pas très difficile car ça rejoint entièrement mes convictions personnelles.

Parlons justement du programme. D’aucuns estiment qu’en matière d’accélérateurs, Paris est déjà très (trop ?) bien servie. Station F arrive cet été. Toi, tu vois comment le positionnement de Techstars dans cet écosystème ?

Quand j’ai rejoint TS, j’ai tout de suite dit : “Techstars Paris, c’est bien, Techstars France, c’est mieux”. J’habite en province et je suis bien placé pour savoir qu’il s’y passe des choses passionnantes. C’est sûr, à Paris, on arrive au milieu de la fête, mais on vient avec des provisions ! Pour moi, on est là pour étoffer l’offre existante. Dans le parcours d’une startup — et l’histoire le prouve — on peut commencer au NUMA, puis finir chez Techstars, pour ensuite vouloir s’installer à Station F. D’ailleurs, nous ne sommes pas perçus comme une menace mais comme un complément d’offre, il suffit que je dise que je porte les couleurs Techstars, et toutes les portes s’ouvrent. Qu’une marque comme Techstars s’installe en France, c’est une forme de reconnaissance du travail qui a été fourni par la FrenchTech, par Fleur Pellerin puis par Axelle Lemaire, par le BPI, France Digitale, et tous les autres.

“Sur la techno, on est agnostique, mais ce qu’on recherche, c’est une techno”

La proposition de valeur de Techstars s’inscrit dans ce contexte de complémentarité. On va sélectionner 10 startups pour le premier batch qui se déroulera du 11 septembre au 12 décembre. Notre programme a une valeur totale de 30 millions, c’est à dire grosso modo 3 millions de dollars par startup, dont 120k de cash contre approximativement 6% d’equity, et le reste en avantages et perks de toute nature, humains, business et techno. Donc c’est une petite promo, avec un gros investissement pour chaque startup.

Comment vous les sélectionnez ? Maturité, techno, cahier des charges des partenaires ?

À Paris, on a un city program, sans thématique particulière. On est ouvert à tous les secteurs, toutes les technos. On a aujourd’hui 5 partenaires industriels français : Air Liquide, FDJ, Groupama, Renault et sa banque RCI, et Total. Chacun a des objectifs et des technologies qui les intéressent. Évidemment, il fait partie des missions du programme de trouver pour ces partenaires des startups avec lesquelles elles peuvent avoir de fortes synergies.

L’objectif du programme étant de permettre aux startups de réussir leur levée de fonds, on s’intéresse aux startups qui sont autour de la série A, avant ou pendant, et qui cherchent intentionnellement à intégrer l’accélérateur dans cette démarche de levée. Je pense notamment à Babbler, qui a structuré sa série A en France l’année dernière pour participer à Techstars Austin.

“La portée du principe founders first est puissante : on sera toujours du côté des startups et leurs fondateurs”

Sur la techno, on est agnostique, mais ce qu’on recherche, c’est une techno. À Paris par exemple, la énième startup de livraison de bouffe, c’est pour moi la répétition d’une même idée, pas quelque chose d’innovant. Par contre, les ovnis, des startups sur des marchés de niche ou alternatifs, sont plus que bienvenus ! Nos partenaires ont tous des besoins très particuliers dans chacune de leur industrie, mais ils se retrouvent sur des grands thèmes de l’actualité technologique : IoT, l’IA, bots, cybersécurité, la blockchain, Smart City, énergie, etc. Il y a 10 startups à sélectionner pour 5 partenaires, il reste de la place pour des entreprises dont le secteur est complètement décalé par rapport aux besoins des partenaires.

Tu n’y vois pas un risque de préemption de l’intérêt des startups au profit des intérêts des partenaires?

Non. Parmi nos 30 programmes existants, beaucoup suivent ce schéma et ça marche bien. Et puis la portée du principe founders first est puissante : on sera toujours du côté des startups et leurs fondateurs. C’est cette expérience de travail particulière avec les grands groupes que recherchent nos partenaires. En plus, on développe pour ces partenaires un programme particulier, un pilote qu’on développe en France pour les startups internes des partenaires, et qui s’appelle Techstars Promote. C’est un programme à destination de leurs équipes internes avec un axe fort “transformation numérique” : on sélectionne deux équipes de chaque partenaire et on les met dans les conditions startup par le biais de runs, formation, mentorat, etc. Ce programme est complètement indépendant et sera d’ailleurs géré par une équipe à part entière qu’il reste encore à recruter.

Alerte jobs sympas d’ici janvier 2018, donc 🙂

Haha, oui, tout à fait ! Ça sera affiché en temps voulu sur notre job board

La collaboration grands groupes / startups est un sujet épineux en France, car souvent ça échoue au détriment des intérêts des startups. Quel sont les engagements, le framework du partenariat ?

Il y a plusieurs niveaux. D’abord, nos partenaires vont être beaucoup au contact des startups, ce qui va les sortir de leurs pratiques et leur zone de confort. Évidemment, cette acculturation, si elle est importante, n’est pas suffisante. Nos partenaires cherchent à déployer les solutions qu’on aura retenues, pour peu qu’elles s’appliquent à leurs métiers. Et l’engagement des partenaires de Techstars Paris est de faire bénéficier nos startups de leurs moyens pour déployer des prototypes, lancer des tests. Si je reprends la FDJ, par exemple, sur ses 36k points de vente, 5k sont mobilisables pour des prototypes. Un cinquième de leur réseau ! C’est technologiquement une opportunité incroyable, car ça comprend l’accès à leur réseau haut débit privé, leur infrastructure dans lequel il y a des capteurs, des imprimantes, du tactile, des caméras, et j’en passe. Si on arrive à trouver les startups qui deviennent des fournisseurs de nos partenaires, on aura évidemment réussi notre mission.

Donc pas de rachat en ligne de mire ?

Notre but n’est pas de revendre nos startups aux grands groupes, mais qu’elles deviennent leurs partenaires. Ensuite, s’il y a des opportunités d’investissements qui correspondent à l’intérêt des founders, pourquoi pas. Mais encore une fois, seulement si c’est dans l’intérêt des founders, et à la table de négos, on sera de leur côté.

Techstars est réputé pour avoir une communauté et un réseau de mentors sans comparaison (le TechStars Mentor Manifesto fait partie des lectures incontournables pour tout aspirant entrepreneur). Tu as déjà ta liste ?

Oui, on a déjà une petite liste, ceux qu’on a annoncé en conférence de presse : Barbara Belvisi, (Hardware club), Sandrine Plasseraud (We Are Social), Marc Goldberg (Maslow Capital), Tariq Krim (Netvibes). J’ai mobilisé aussi mon propre réseau makers, comme Alban Denoyel (Sketchfab) et Jean-Louis Frechin (Nodesign), et ai invité des entrepreneurs qui ne sont pas forcément ceux qu’on attend, comme Alireza Razavi, d’origine iranienne, un architecte chef d’entreprise, à fond dans le numérique et très sensible à l’échec entrepreneurial. Comme Jean-Louis, il va apporter un autre regard, qui n’est pas celui d’un founder de startup tech.

Et puis bien sûr, il y aura tous les alumnis de Techstars. Tous les français passés par TS veulent en être ! Car l’autre principe fondamental de TS après le founders first, c’est give first, qui s’applique non seulement au réseau, mais aussi aux satellites du réseau.

Comment ce principe s’incarne-t-il en pratique ?

Eh bien tous les founders ont accès à une plateforme dès leur entrée dans leur programme, et pour toute leur vie, accès à une plateforme : TechStars For Life. C’est un outil de réseau interne qui connecte l’intégralité des founders, mentors, investisseurs, et aussi les copains de la galaxie TS. Et quand je dis “connecte”, je ne parle pas de vague réseau dormant : demain tu envoies un mail à David Cohen, il te répond dans les cinq minutes. Le bénéfice y est à vie, et attaché à la personne du founder, quels que soit le projet ou la startup que le founder montera dans le futur.

On est aussi le seul programme au monde à proposer une garantie, l’equity back, dans le cas où un founder n’aurait pas été content de sa relation avec Techstars à l’issue du programme. On leur rend l’equity, mais ils gardent l’argent et ils gardent l’accès à Techstars For Life.

C’est déjà arrivé ?
Oui, mais pour une ou deux startups, je crois, sur 1024 startups accélérées.

Bertier, on passe à la dernière partie de notre entretien qui porte traditionnellement chez KMF sur le parcours et l’engagement dans la Cité. Je l’attends avec une impatience toute particulière, puisque les tiens sont assez uniques. Après avoir joué un rôle clef dans l’implantation du mouvement des Makers en France avec ta startup, le FabShop, tu as dû mettre la clef sous la porte et subir une procédure collective particulièrement éprouvante. Mais avant ça, tu montes projets et boîtes depuis toujours, bien avant ta première startup, c’est ça ?

Je monte des boîtes depuis que j’ai 18 ans. Je viens d’une famille bourgeoise, tout le monde ou presque y est passé par les grandes écoles. J’aurais donc dû en toute logique faire des études longues et une carrière prestigieuse et convenue, mais j’ai choisi de quitter l’école après le bac, monter des affaires et travailler. C’était le moyen de sortir de mon carcan familial et de me tirer vers le haut ; c’était aussi le moyen de garantir ma liberté. Après, il est évident que c’est d’autant plus facile quand on est un petit bourgeois ! Le fait que je parle anglais couramment depuis que je suis ado par exemple, c’est le produit de mon éducation de bonne famille.

Tu as commencé dans la musique, ou plus précisément la “teuf” dans les années 90.

Je faisais déjà de l’événementiel à 17 ans à Paris, où j’étais en pension depuis 1989. Avec les copains, on a commencé à organiser des fêtes, des rave-party, et c’est comme ça que je me suis naturellement orienté vers la musique. J’ai écouté de la musique électronique très tôt, et un jour en 1996, on s’est mis à sortir des vinyles, en tant que producteurs. On allait en studio, on faisait des vinyles, on s’occupait de la promo, organisait des fêtes. On s’est bien marré et on s’est fait pas mal d’argent. Et en 1997, Daft Punk sort Homework, et c’est une petite révolution dans les maisons de disques, tout le monde veut soudain produire de l’électro. Je suis embauché chez Warner où je m’occupe d’auteurs-compositeurs et de gestion de droits. C’était passionnant ! J’ai fait ça jusqu’à l’arrivée du mp3, qui a provoqué assez rapidement une grosse restructuration. C’était pour ainsi dire la napsterisation de l’économie du disque, et on s’est tous fait dégager les uns après les autres ! Je suis retourné dans la prod de l’électro indépendante (Soma Records, Glasgow Underground, Planet-e) aux États-Unis. En 2001, je bossais sur le Detroit Electronic Music Tour qui devait faire 19 dates en Europe en octobre. Et puis, il y au eu le 11 septembre et évidemment tout le projet est parti en fumée. Cela a mis un terme à ce projet, mais aussi aussi à ma vie professionnelle dans la musique.

Pourquoi ?

Une grosse partie de mon boulot consistait à faire la teuf, et j’étais pour ainsi dire devenu alcoolique mondain et consommateur de stupéfiants. J’ai complètement rompu avec cet univers et les substances et me suis installé au vert à Saint-Malo en 2003.

C’est là qu’a commencé ta carrière d’artisan, maker et entrepreneur ?

Oui et non. Je suis un enfant des années 70, j’ai grandi avec Star Trek, Star Wars et “On ira marcher sur la lune”. Ça faisait déjà un bout de temps que je m’intéressais à la programmation et à la 3D. Je suis parti à New York après le lycée, je voulais travailler avec George Lucas, qui tournait Jurassic Park à l’époque. Je voulais déjà être artiste digital et faire de la 3D, mais pour le commun des mortels, ça ne voulait rien dire à l’époque. Après m’être installé en Bretagne en 2003, un soir que j’étais mort d’ennui, j’ai découvert des logiciels 3D que j’ai commencés à manipuler, avec toutes les possibilités d’interaction qu’Internet et Google offraient déjà depuis un bail. J’ai proposé mes services de modélisation 3D à des architectes, des designers. J’ai trouvé mes propres clients, fait mes propres modèles 3D, commencé à dessiner du mobilier, le faire fabriquer. Avec ma compagne — elle est menuisier — on a monté notre propre entreprise de décoration et de menuiserie. On a fait des bars, des restos, un peu d’apparts, et surtout du décor de spectacle (Le Roi Soleil, Mozart l’Opéra Rock, 1789, Les Amants de la Bastille, Chantal Goya, M Pokora, etc.).

Et ton implication dans la communauté des Makers te dote d’outils et techniques dont peu ont entendu parler à l’époque.

C’est en 2006-2007 que j’ai découvert le mouvement des Makers, parce que je voulais absolument m’acheter une machine à commande numérique (CNC) pour mon atelier de menuiserie. Grâce aux forums, j’ai appris que je pouvais en fabriquer une moi-même ! Le reste est arrivé dans la foulée : j’ai découvert Make Magazine, Maker Faire, les imprimantes 3D, la programmation et le G-code (langage de commande numérique). À l’époque, j’habitais encore à Saint-Malo, et je n’avais personne à qui parler de tout ça, sauf mes copains virtuels sur Internet ! (rires)

Comment le FabShop a émergé de tout cela, avec les premières Maker Faire Saint-Malo et le partenariat avec MakerBot ?

De façon très organique. En 2006, le logiciel que j’utilisais, SketchUp, a été racheté par Google. Pour la petite histoire, j’ai commencé à communiquer avec l’équipe de SketchUp en 2004, et la personne qui me répondait le faisait en français, en fait un Québécois installé à… Boulder ! (rires). En 2010, j’ai été invité au Google SketchUp 3D Base Camp à Boulder. Les gars de Google et de Sketchup ne comprenaient pas pourquoi je voulais utiliser leurs logiciels d’architecture pour usiner ou imprimer en 3D, il n’avait pas été conçu pour tous les usages qu’on lui a trouvés par la suite. J’ai donc fait une conférence sur le sujet “3D Modeling for Digital Manufacturing”, qui a eu beaucoup de succès. Quelques mois après mon retour en France, Google France m’a contacté parce qu’ils cherchaient un spécialiste de Sketchup pour réaliser la maquette du château de Versailles pour Google Earth et pour faire des films d’animation. En 2010, j’ai donc bossé 1 an pour Google France pour produire l’intégralité de l’histoire du château de Versailles en numérique de 1624 à 2012.

En 2011, comme je passais pas mal de temps aux US avec les équipes de SketchUp, j’en ai profité pour caler mes voyages sur les Maker Faire. Et là, j’ai rencontré tout ce monde avec qui je n’avais jamais parlé que virtuellement, et tous les “héros” de la 3D, dont Bre Pettis, le fondateur de MakerBot. C’est cet été là que l’idée du FabShop a commencé à mûrir. L’idée, c’était de monter un studio artisanal de création numérique, qui utilise des procédés de fabrication contemporains pour créer du contenu original. Et pour cela, la partie intégration de communauté était une brique essentielle. A l’époque, il y avait déjà les initiatives autour du mouvement des Makers en France. J’ai donc proposé à Maker Faire d’importer la marque et de porter leurs couleurs.

Comment tu as monté le FabShop ?

J’ai incubé en quelque sorte le FabShop dans mon entreprise de menuiserie. Puis on a créé une structure indépendante en mars 2013, pour y aller en mode startup et pouvoir se financer.

Et le partenariat avec MakerBot, ça s’est fait comment ?

Très tôt. Je suis retourné à Maker Faire New York en 2012 comme Maker – exposant ; MakerBot y avait cette année-là un énorme stand. Ils m’ont proposé de faire tourner leurs imprimantes 3D sur mon propre stand, et c’est ce que j’ai fait tout le weekend. C’est comme ça qu’ils m’ont proposé de devenir leur distributeur en France. Le lundi matin, j’étais dans leurs bureaux à Brooklyn avec un contrat signé. À l’époque, on était encore très loin d’avoir structuré le FabShop. Il a fallu que je trouve 30k dollars dans la semaine pour valider le contrat et la première commande. J’ai commencé à passer des coups de fils dans le taxi, notamment à Samuel Bernier que j’avais rencontré à Maker Faire à Montréal, et qui cherchait du boulot en France. De coup de fil en coup de fil, j’ai formalisé un business plan, j’ai trouvé des fonds, et on a commencé le business très rapidement.

C’est aussi MakerBot qui a entraîné le FabShop dans sa chute…

De toute manière, on faisait plein de choses, et toutes nos activités étaient cash intensive. La distribution de hardware, il n’y a rien de pire, surtout qu’on devait payer nos fournisseurs en avance et en cash. Organiser Maker Faire, ça a été un vrai éleveur de notoriété, mais en aucun cas une vache à lait. Idem pour la gestion d’un lieu physique (le FabClub)… On s’est posé plusieurs fois la question de séparer les activités, mais ça ne s’est pas fait pour plein de raisons. Si on remet ça en perspective aujourd’hui, les failles du raisonnement apparaissent comme autant de lieux communs. Il y a des FabLab à tous les coins de rue. Mais y a 5 ou 6 ans, ce n’était pas du tout le cas !

“Tout ce que je fais en ce moment et dans les années à venir risque d’être confisqué à l’issue de la procédure

On a fait ce qu’on a pu malgré l’aggravation de la situation de MakerBot qui a mis en difficulté l’ensemble de ses partenaires, en France et dans le monde. Fin 2014, on a constaté nos pertes, et on a tenté de pivoter vers ce qui était l’idée originale, à savoir le studio artisanal de création de mobilier numérique. Sauf qu’on n’avait pas les moyens de se restructurer, et en 2015, après la chute de MakerBot, aucun investisseur censé n’était prêt à remettre un ticket dans une boîte d’impression 3D. Mais je suis toujours en bons termes avec eux. Pour la petite anecdote, la COO de Techstars — Jenny Lawton — est l’ancienne CEO de MakerBot et c’est elle qui m’a embauché chez Techstars. En septembre 2015, on s’est mis sous la protection du tribunal de commerce, on a tenté une procédure de redressement judiciaire qui a été prolongée jusqu’en juin 2016, date à laquelle on a été obligé de constater qu’on n’y arriverait pas.

Est-ce que ce qu’on appelle “l’écosystème” t’a aidé quand tu étais au fond du trou ?

Non, pas vraiment. Les gens sont désolés pour toi mais personne ne sait quoi faire. Il y a ceux qui ont passé un coup de téléphone, et puis il y a ceux qui se planquent et disparaissent. C’est délicat pour tout le monde, je n’attendais pas grand chose de l’écosystème à ce moment-là. Par contre, je sais qui m’a appelé, qui m’a tendu la main, certains auxquels je n’aurais pas pensé.

Et où en est la procédure aujourd’hui ?

Le tribunal de commerce, à la demande du liquidateur, peut m’interdire de gestion, et étendre la procédure de liquidation à mes biens personnels. C’est une procédure qui est lancée pour les 3-4 prochaines années avant les éventuelles condamnations. Aujourd’hui, on est dans la période de clôture de la liquidation, à l’issue de laquelle le liquidateur demandera ou non ma condamnation. Grosso modo, tout ce que je fais en ce moment et dans les années à venir risque d’être confisqué à l’issue de la procédure.

De tout cela, j’ai pas mal de propositions pour la réforme des procédures collectives pour le prochain gouvernement ! (rires). J’ai monté une boite, et j’ai par la même occasion créé 23 jobs — tous des salariés et des contribuables — et tout cela ne compte pas. Tous mes collaborateurs sont partis sous des régimes très favorables. Pour le dirigeant, la procédure dure des années, entre la liquidation, le procès, et l’appel éventuel. De même, la Banque de France a déjà dégradé ma note d’entrepreneur, avant toute condamnation ! Si je monte quelque chose, je prends le risque qu’il soit confisqué par le tribunal de commerce dans quelques mois. Et puis, il faut voir les pratiques des tribunaux de commerce de région, qui n’ont jamais vu une startup et qui y appliquent des méthodes bien désuètes…

On sera là pour pousser tes propositions, tu peux en être certain 🙂 Et pour finir sur une note un peu plus légère, la musique électro, tu pratiques encore ? Où est-ce que tu vas clubber à Paris ?
Évidemment ! Je suis encore beaucoup la sphère électronique, j’aime bien ça. Maintenant, j’ai 42 ans et me faire traiter comme de la volaille dans un poulailler, ça ne m’amuse pas. Par exemple, j’aime beaucoup la Concrete, justement parce qu’ils sont clubber first ! (rires) Ils ont une super programmation, le club est fait pour danser et faire la fête, ils ont un sound system de malade et une sécurité qui n’est pas agressive. Bref, je continue de faire la teuf, mais différemment, et je m’éclate encore plus dans ce que je me prépare à faire en France avec Techstars.

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