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Snips est l’incarnation de ce que j’appelle les Alpha Startups, celles qui cochent toutes les cases : R&D de pointe, reconnaissance par la French Tech et bien au-delà et, surtout, vision d’une IA « contextuelle » qui nous affranchirait des frictions de la technologie et… de ses embrouilles avec nos données privées. Mais si KMF est allé à la rencontre de Yann Léchelle, COO de Snips, c’est pour parler de ce qu’on ne voit pas : la vie au jour-le-jour, la nécessité de pivoter, la coordination RH et matérielle, bref, tout ce qui justifie que les startups devraient embaucher des CxO chevronnés.

Merci à Tariq Krim pour la photo

KMF : Yann, tu es ce qu’on appelle un serial entrepreneur. Tu as rejoint Snips en tant que Chief Operating Officer (COO) depuis bientôt 2 ans. Pourquoi avoir choisi de devenir COO au lieu de remonter une startup ou de créer un fonds de Venture Capital (VC), stratégies si communes parmi les entrepreneurs qui ont réussi ?

Yann Léchelle : Déjà, commençons par la fin de la question : qu’est-ce que la réussite ? Lever des fonds ou développer un produit, un marché ? Créer des emplois ou vendre sa boîte ? Engendrer une plus-value ou avoir la chance de vivre de sa passion ? En ce qui me concerne, j’ai en effet participé à plusieurs exits en tant que fondateur ou actionnaire – cinq au total sur une période de quinze ans.

La réussite s’évalue selon plusieurs critères en fonction des individus : il y a la réussite financière certes, mais la plupart des entrepreneurs ne s’y attachent pas en priorité. Et ils persistent à rester entrepreneur malgré les longues journée (et nuit) de travail, la responsabilité sociale, la récurrence des challenges etc. Au final, rares sont ceux qui deviennent VC au sens strict. En revanche, beaucoup deviennent angel investor à temps plus ou moins partiel, afin de rendre à l’écosystème ce qu’il leur a donné. C’est d’ailleurs ce que je fais, très timidement et irrégulièrement, à mon niveau de « réussite » : j’investis de tout petits tickets dans des projets hétéroclites, plus pour accompagner des projets naissants qui m’intriguent ou des entrepreneurs convaincants que pour m’assurer un retour financier. Être VC, c’est un métier à part entière… et ce n’est pas le mien.

Raconte-nous, comment as-tu rejoint SNIPS ?

En réalité, après ma dernière startup, j’étais parti pour en remonter une. Plus que serial, je suis devenu un entrepreneur professionnel ! Ce qui me passionne et que je sais bien faire, c’est la transformation, par le software, d’une idée pure en un produit qui trouve son marché. Mais, début 2015, pour la première fois depuis longtemps, je ne connaissais pas le coup d’après, l’idée qui allait me donner les ailes pour cet énième saut de l’ange… Je suis un grand généraliste du software, et j’ai travaillé dans les logiciels financiers à New York, dans les dessins animés à Hollywood, dans les réseaux sociaux et les apps mobiles à Paris. Je voulais éviter de tomber dans la facilité, ces domaines que je maîtrise mais qui risquent de devenir obsolètes du jour au lendemain.

« Il n’y a pas une journée où je ne suis pas impliqué dans l’algorithmie, la stratégie produit, le recrutement de profils très techs… ou à la recherche de partenaires et de clients »

J’ai donc entrepris en mars 2015 de « crowdsourcer » mon futur en écrivant un manifesto sur Medium, invitant mon réseau à me mettre en relation avec un projet, un entrepreneur, un chasseur, un job… n’importe quoi qui m’ouvrirait un nouvel univers des possibles. J’y ai présenté mes préférences générales et décrit le contexte idéal de ma future activité professionnelle pour la décennie à venir. Ce fut une sacrée expérience ! J’ai passé tout le mois de mars 2015 à rencontrer mes futurs potentiels, en tant que cofondateur, en tant que CTO, en tant que DG d’une branche ou encore CDO dans des grands groupes…

Mais la piste qui a retenu mon attention, c’était celle de Snips. Quatre de mes contributeurs m’ont indiqué quasi-simultanément qu’il fallait que je rencontre Rand Hindi, qui cherchait alors quelqu’un avec mon profil. Peu d’hésitation lorsqu’il s’agit de rejoindre une petite équipe entrepreneuriale déjà brillante, avec une vision saine et éthique du futur, et qui plus est, travaille sur un sujet qui me passionne depuis toujours : l’intelligence artificielle. C’était le sujet de ma thèse de fin d’études et l’IA se trouve depuis quelques années (et quelques mois !) en pleine effervescence. Logiquement, j’ai raconté la fin de l’histoire dans un article sur Medium 🙂

Les titres sont obscurs, surtout dans les startups. Ça veut dire quoi, concrètement, être COO chez Snips ? Comment cela a-t-il contribué à changer l’organisation et le fonctionnement de la startup, en dehors de son récent déménagement dont tu es l’artisan ?

Dans la suite CxO, il ne restait plus que le O de disponible ! Et pour cause : Snips a déjà ses CEO, CTO et CPO (ndla : respectivement Rand Hindi, Maël Primet et Michael Fester, cofondateurs). En général, dans les startups que je fonde ou cofonde, je suis soit CEO/CTO soit CTO/COO, car ma double formation et expérience me permettant de contribuer tant du côté technique que du côté gestion. Ma précédente startup, Appsfire, m’a justement permis d’exercer sur ces deux plans à un niveau technique et à un rythme soutenu.

« Sur le fond, une équipe qui tourne, ce sont des individus qui se respectent, s’écoutent et échangent au quotidien et, surtout, partagent la même vision à long terme« 

Chez Snips, les trois fondateurs avaient un profil technique avancé (PhD en bio-informatique, machine-learning et mathématiques), j’ai donc décidé de mettre de côté la casquette technique et de me focaliser sur la partie gestion/managériale, afin de libérer les fondateurs de cette partie « ennuyeuse » et pourtant essentielle. Cela dit, il n’y a pas une journée où je ne suis pas impliqué dans l’algorithmie, la stratégie produit, le recrutement de profils très techs… ou à la recherche de partenaires et de clients. 

Snips a massivement recruté ces derniers mois, et pas n’importe qui – des profils les plus « prestigieux » et sélectifs. Comment fait-on pour faire tourner une équipe où il n’y a que des têtes ?

La particularité de Snips, c’est de combiner recherche appliquée, en amont et sur le temps long, et développement produit, ce qui ne fonctionne, dans notre industrie, que sur des cycles courts et itératifs. On a donc un échange permanent entre la data-science et l’ingénierie essentiellement embarquée, c’est-à-dire le mobile et les objets connectés. Nous sommes passés de 6 à 42 depuis que je suis arrivé, avec une ouverture d’un bureau à New York et un représentant permanent à SF. Chaque nouvelle recrue rejoint la famille des Snipsters, après avoir passé les 7 étapes de notre parcours de recrutement, très atypique. Nous en sommes encore à l’étape du développement de la technologie et les profils sont donc essentiellement techniques, avec une moitié de data-scientists, beaucoup avec un doctorat dans nos deux domaines de prédilection : machine learning et cryptographie.

Notre processus est décrit sur notre blog : en gros, le candidat doit démontrer sa détermination pour rejoindre le projet (alignement), défendre ses aptitudes (compétences brutes) et son agilité d’esprit (l’esprit du hacker). Nous avons certes quelques profils issus de l’excellence académique (Polytechnique et Normale sup pour ne citer que ces deux-là), mais les diplômes ne sont pas discriminants. D’autres ont des parcours puissants d’entrepreneurs ou affichent des références comme NASA, Google ou Apple… On a eu 650 candidats dans la pipeline sur la dernière année, tous venus de façon organique.

Sur le fond, une équipe qui tourne, ce sont des individus qui se respectent, s’écoutent et échangent au quotidien et, surtout, partagent la même vision à long terme. Rand est le garant de la transmission de cette vision, et de ce point de vue ça se passe plutôt bien 🙂

« Il y a des profils intéressants dans les grosses boîtes, des transfuges qui pourraient apporter leur expertise et leur carnet d’adresses. Mais seront-ils à l’aise dans de plus petites structures ? »

À quel moment une startup doit-elle penser à recruter un bras droit de ton calibre ?

Il n’y a pas de formule. Les fondateurs sont les seuls à pouvoir y répondre. Souvent, et c’est souhaitable, ils possèdent déjà le bon mix de technique, commercial, gestion et marketing. Toutefois, le manque d’expérience coûte souvent du temps et du capital, ce qui peut leur être fatal. Notre levée de fonds en juin 2015 nous a permis de créer ce qui est devenu la plus grosse équipe indépendante en IA, focalisée sur la problématique de l’assistant intelligent. Il n’empêche que que recruter un CxO demande de la maturité, de l’humilité, même, de la part des fondateurs. Cet aspect m’avait impressionné chez Snips : Rand s’occupait déjà des aspects back office tout en gérant tout le reste, c’est-à-dire l’essentiel.

Et où on les cherche ces perles, du côté des grosses boîtes ? Il n’y a pas un risque de clash de cultures ? 

C’est sûr, recruter un externe très expérimenté, souvent de la génération X, risque de chambouler l’ADN des fondateurs, souvent de la génération Y. Pour ma part, je suis entrepreneur depuis 15 ans et j’ai l’habitude de travailler avec les générations Y et Z. Néanmoins, je dois  m’assurer au quotidien de ne pas tomber dans la caricature : ni paternalisme, ni dogmatisme.

Il y a évidemment des profils intéressants dans les grosses boîtes, des transfuges qui pourraient apporter leur expertise et leur carnet d’adresses. Pour eux, rejoindre une startup peut permettre une libération de leur énergie créative, souvent broyée par la rigidité et la politique des grandes entreprises. Mais ces transfuges issus d’un emploi « stable », et en général accompagnés par toutes les fonctions de back-office, seront-ils assez à l’aise pour sauter dans le vide et construire leurs ailes au fur et à mesure ? Beaucoup de choses dépendent alors de la culture de la grosse boîte en question, et encore plus de la résilience du caractère desdits transfuges.

Tu es une personnalité très investie dans l’écosystème, à travers France Digitale et ton activité de BA pour ne citer qu’eux. Quelle est ta perception de l’évolution de l’écosystème, notamment au niveau politique ?

Notre écosystème high-tech est sur la bonne voie et il engrange tant bien que mal une troisième vague d’entrepreneurs, encouragée par les deux générations précédentes. Je pense aux pionniers Xavier Niel, Marc Simoncini et Jacques-Antoine Granjon et, plus récemment, aux monteurs de licornes internationales Jean-Baptiste Rudelle et Frédéric Mazzella. Ce sont des role models, des locomotives aussi, car leur impact se démultiplie à travers les embauches, la compétitivité locale, les IRR (Internal Rate of Return) de leurs investisseurs. Chaque réussite massive déclenche une déferlante d’externalités positives. Mais nous sommes loin de la Silicon Valley encore et, d’ailleurs, je ne pense pas qu’il faille chercher à cloner ou rattraper ce retard. Ils ont une dizaine de générations d’entrepreneurs derrière eux ! Notre objectif doit être de continuer à bâtir tout en évitant que l’énergie d’un secteur en croissance de 40% par an ne pâtisse de la stagnation générale. Le projet de loi de finances 2013 (ndlr : qui prévoyait l’alignement de la taxation sur la plue-value avec celle de l’impôt sur le revenu et a donné naissance au Mouvement des Pigeons) avait failli tout détruire, et ce n’est que grâce au travail commun de France Digitale avec Fleur Pellerin que l’écosystème a pu garder son élan.

« Il faut rester lucide : les startups ne servent souvent qu’à amorcer un marché qui sera développé par les grands acteurs déjà établis »

C’était la raison pour laquelle j’avais alors rejoint le collectif de France Digitale. Aujourd’hui, je milite discrètement en partageant les résultats de leur baromètre, notamment auprès de mes contacts US, car la France souffre d’une mauvaise presse et d’idées préconçues très difficiles à déloger. Or, le modèle d’une startup dont la R&D est basée en France et dont le modèle business a une portée globale m’apparaît comme une recette gagnante… et très rentable pour les capitaux américains !

Alors que l’écosystème français est très perméable aux normes américaines, le scale, la course conte le montre, etc.  Snips, par exemple, a fait face à des critiques sur les délais pour sortir le produit. Qu’est-ce que cette obsession par la rapidité signifie à tes yeux ?

Dans la tech digitale, en B2C notamment, il y a en effet une grande impatience, surtout du côté des consommateurs et encore plus du côté des pundits, dont les analyses déferlent sur les réseaux sociaux en temps réel. Cette impatience est peut-être due à l’hypercompétitivité et l’hyperconsommation de l’industrie, qui propulse un nouvel OS tous les ans, de nouveaux smartphones tous les quelques mois et plus de 500 nouvelles apps par jour. Autant d’obsolescence programmée que d’infidélités en série… Alors, évidemment, lorsqu’une startup annonce qu’elle travaille sur le futur, le produit déjà anticipé devrait sortir aujourd’hui pour pouvoir passer à la prochaine innovation de demain ! Il suffit de regarder le prix de l’action d’Apple s’effondrer au lendemain de chacune de leur keynote annuelle : « Apple n’a pas ré-ré-inventé le futur cette fois-ci, quelle grande déception… Ils sont perdus ! »

Les startups sont glorifiées car elles s’attaquent à de nouveaux problèmes, créent de l’innovation, souvent par défaut. Mais il faut rester lucide : le marché global est d’une brutalité et d’une vélocité sans commune mesure. L’innovation attaque sur tous les fronts et les startups ne servent souvent qu’à amorcer un marché qui sera développé par les grands acteurs déjà établis et qui possèdent un actif extrêmement précieux : les canaux de distribution. Seule une poignée de startups deviendront dominantes, surtout en B2C. C’est donc une course, mais il faut savoir exister dans le temps pour trouver son marché au bon moment : le fameux product / market-fit.

Du coup, what’s next for Snips ? Quelle est la nouvelle vision après le recentrage sur le B2B ? 

La vision est la même. Construire une couche d’IA fondamentale pour pouvoir à terme simplifier le quotidien du consommateur : l’assistant intelligent qui sanctuarise nos données personnelles. Notre équipe s’applique à déployer des algos très sophistiqués, avec la contrainte de faire tourner les modèles en local sur des petits terminaux  et, à terme, dans chaque objet connecté. Soit l’inverse du modèle cloud dominant. Cette couche d’AI est néanmoins très complexe à maîtriser de bout en bout, alors même que nous sommes attendus sur la partie visible de l’iceberg. Or, il est quasiment impossible aujourd’hui de faire émerger un cas d’usage d’assistant universel via les moteurs de distributions que sont les app stores, eux-mêmes perchés au dessus de l’OS qui propose son propre assistant intelligent. Les app stores ne sont pas « long-tail » (ndlr : cf l’article de Yann qui explore le sujet).

Par conséquent, nous avons décidé d’ouvrir notre technologie à des partenaires, c’est-à-dire toutes ces marques et services qui ont déjà des cas d’usages avérés et qui veulent offrir un assistant intelligent à leurs consommateurs, par la voix en langage naturel et capable de répondre avec pertinence à des requêtes complexes. Les premières applications arriveront dès début 2017 via des partenariats industriels. Un peu de patience ne fait jamais de mal !

Photo courtesy of Tariq Krim

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